Depuis plus de trente ans, la ville abbatiale d’Echternach prête ses coulisses médiévales à l’illustre Festival international de musique classique. Cet événement culturel a su se forger une renommée européenne. Aujourd’hui, Echternach compte parmi les rendez-vous obligatoires de la culture luxembourgeoise. Ce qui n’empêche pas la ville d’élargir continuellement son offre, comme avec le nouveau Centre culturel, le Trifolion.
Depuis juin 2008, le Trifolion héberge l’Orchestre baroque de l’Union européenne, une initiative qui veut donner à des jeunes musiciens pratiquant la musique baroque la possibilité de faire une première expérience professionnelle. Chaque année, EUBO accueille une vingtaine de jeunes venus de toute l’Europe, pour les embarquer pendant six mois dans quatre tournées différentes à travers le continent. Europaforum.lu est allé rencontrer les musiciens à Echternach et les a accompagnés pendant une journée aux répétitions et au concert.
Echternach, Eglise Saints Pierre et Paul. Nous sommes un mardi après-midi début octobre. C’est l’heure de la répétition pour l’équipe de l’EUBO. Dehors, il fait gris, et la pluie ne veut pas cesser. A l’intérieur de l’église, il fait un froid hivernal. Les quelques invités à la répétition s’enveloppent dans leurs manteaux. Mais les musiciens, une vingtaine de jeunes, semblent indifférents au froid. Sur les visages concentrés des violonistes, altistes, violoncellistes, clavecinistes, joueurs de basson, de hautbois et de théorbe, un sourire s’esquisse lorsqu’ils écoutent attentivement les conseils de leur chef d’orchestre, Enrico Onofri.
"C’est la première fois que nous travaillons avec Enrico Onofri. Pour lui, c’est aussi la première fois qu’il dirige ainsi des jeunes musiciens. Au début, nous ne savions pas vraiment comment cette coopération allait évoluer et si le chef réussirait à travailler avec nos musiciens", dit Johanna Büker, une des responsables d’EUBO. "Mais cela se passe très bien. C’est fantastique comment il sait guider et motiver les jeunes", se réjouit-elle.
Les musiciens d’EUBO viennent de tous les coins de l’Europe. Ambassadeur officiel pour l’Union européenne, l’orchestre favorise activement la rencontre des jeunes venant des horizons les plus divers. "Bien sûr, nous venons tous de pays différents. Mais quand nous sommes sur scène, nous parlons une même langue, celle de la musique", nous confie Zefira Valova, une violoniste bulgare.
Pour elle, comme pour la plupart des participants d’EUBO, c’est la première fois qu’elle a l’occasion de jouer dans un orchestre de musique baroque. Regard hardi, CV musical impressionnant, la tête pleine d’idées pour enrichir la vie culturelle de son pays, Zefira est encore novice en matière de musique baroque. "J’ai commencé il y a tout juste un an, lorsque je me préparais à un Festival de musique ancienne", raconte-t-elle. "C’est le cas pour la plupart des musiciens : ils découvrent la musique baroque un peu plus tard dans leur parcours", ajoute José Rodrigues Gomes, un joueur de basson portugais. Lui, par contre, a commencé dès le début dans la musique ancienne. "J’ai joué d’abord la flûte à bec, avant de passer au basson ancien", explique José.
Depuis sa naissance en 1985, l’EUBO a accueilli plus de 1 200 musiciens dans ses rangs. Pour les musiciens qui décident de s’orienter vers la musique baroque, EUBO constitue une véritable opportunité. Pour certains, comme pour Zefira, c’est l’occasion de nouer des contacts dans le monde de la musique baroque et de décrocher l’un ou l’autre contrat. "Par hasard, j’ai découvert l’initiative sur Internet, et j’ai décidé de participer aux auditions", raconte-t-elle. Résultat : elle a déjà des projets d’enregistrements, de tournées pour l’après-EUBO et prépare un festival de musique baroque en Bulgarie pour novembre 2008. "Pouvoir dire à quelqu’un qu’on est ou qu’on était membre d’EUBO, c’est très valorisant", précise Zefira.
"Pour moi, ce n’était pas uniquement la perspective de jouer dans EUBO qui me motivait à participer aux auditions
. Pendant les quatre jours de l’audition, nous avons eu beaucoup de cours très utiles. Nous avons par exemple eu un cours d’orchestre. C’est très rare d’avoir ce genre de ‘master class’. Je me suis dit, si je suis pris, tant mieux, mais sinon, ce n’était pas peine perdue", se souvient José, le joueur de basson portugais, en souriant. Laura, une hautboïste française, était surtout attirée par la dimension multiculturelle et par la possibilité de pouvoir connaître différentes manières d’interpréter la musique baroque, elle qui a déjà joué sous la direction de Christophe Rousset et de Tom Koopman, qui sont des grandes vedettes de la musique baroque. "C’est très difficile d’expliquer les différences. C’est plutôt un sentiment, une manière différente de vivre la musique", ainsi essaye-t-elle d’expliquer son expérience.
EUBO a été crée en 1985 par Paul James, à l’occasion de l’Année internationale de la musique. Paul James était inspiré par deux ambitions. D’un côté, il voulait donner aux jeunes musiciens européens intéressés par la musique baroque une possibilité d’acquérir leurs premières expériences professionnelles dans un vrai orchestre, et leur fournir une formation approfondie. D’un autre côté, James voulait promouvoir la pratique historique de la musique baroque, c’est-à-dire une exécution des œuvres qui s’oriente le plus possible selon les pratiques de concert de l’époque, avec des copies des instruments originaux. "En 1985, l’idée de cette manière d’interpréter la musique baroque n’était pas encore aussi répandue", nous explique Johanna Büker.
Aujourd’hui, EUBO est cofinancé par le programme "Culture" de la Commission européenne. En tant qu’ambassadeur officiel de l’Union européenne, EUBO s’engage aussi pour promouvoir la musique baroque, qui est un héritage européen commun, dans tous les coins de l’Europe et au-delà de ses frontières. Une des raisons pour laquelle les musiciens découvrent la musique baroque plus tard dans leur carrière, est le fait que beaucoup d’universités européennes ne disposent pas d’un département de musique ancienne. "A Sofia, il n’y a pas de tel département", confirme Zefira, tout comme José, qui avait décidé de partir du Portugal aux Pays-Bas pour des études plus avancées.
En avril de chaque année, des auditions sont organisées pour sélectionner les participants. Pendant six mois, EUBO fait, avec les candidats retenus, quatre tournées différentes, qui le mènent dans tous les coins d’Europe et au-delà. En 2007, l’orchestre s’est déplacé jusque dans l'Ancienne République yougoslave de Macédoine. Chaque tournée est inscrite sous un thème différent et menée par un chef d’orchestre différent. En 2008, un premier thème s’est appelé "Stadt-Land-Fluss", un deuxième évoquait les "Lumières en Europe", un troisième "Maîtres du baroque", et un quatrième, qui sera couronné par un concert à Echternach le 13 novembre 2008, "Tour de France".
L’EUBO ne se comprend pas uniquement comme un orchestre pour jeunes, mais joue également le rôle d’intermédiaire entre le monde professionnel et les anciens participants d’EUBO. "Nous avons réussi à établir un réseau de la musique baroque à travers toute l’Europe", explique Johanna Büker non sans fierté. Le suivi de ses anciens musiciens est très important pour les responsables de l’orchestre. "Il nous arrive assez souvent qu’un orchestre, par exemple de Lyon, nous appelle pour demander si nous ne connaissons pas de violoniste dans la région, parce que le leur est tombé malade", raconte-t-elle. "Et nous arrivons souvent à les aider à trouver le musicien qu’il faut !"
Depuis juin 2008, l’EUBO est en résidence au Trifolion à Echternach. Le contrat a été signé pour cinq ans. C’est une première pour l’EUBO. "C’est un énorme soulagement pour nous, car nous n’avions pas de résidence fixe auparavant", évoque Johanna Büker. Elle se souvient des obstacles que l’équipe a dû surmonter à chaque nouvelle audition. "Avant, il fallait à chaque fois toujours trouver les lieux appropriés pour les auditions et les répétitions. Pendant les auditions, nous devions parfois loger jusqu’à 60 personnes en même temps", soupire-t-elle.
Mais pourquoi Echternach ? Le choix ne fut pas innocent, et convient aux deux parties. "Une ville comme Londres a déjà une scène culturelle très vaste et diversifiée. Mais pour un nouveau centre culturel comme le Trifolion, avoir un orchestre en résidence est une bonne occasion pour s’établir sur la scène musicale", résume Johanna Büker. Outre ces infrastructures, la situation géographique d’Echternach ou plutôt du Luxembourg, qui se trouve au centre de l’Europe, présente un autre grand avantage. Pour Echternach et son Festival international, EUBO est devenu un élément important. Pendant le festival, il a donné quatre concerts différents.
Europaforum.lu a assisté au troisième de ces concerts, avec des pièces très connues de Bach, Vivaldi et de Corelli. Avec l’EUBO, toute cette musique résonne autrement. On est loin des interprétations festives et compassées qui peuvent rendre cette musique archiconnue un peu ennuyeuse à force d’être rejouée. Le chef d’orchestre a accordé une grande importance à la manière de placer ses groupes de musiciens dans l’espace de l’église Saint Pierre-et-Paul dont le chœur occidental constitue une immense caisse de résonance. Entre l’estrade et les bas-côtés, Onofri dirige tout en jouant de son propre violon après avoir discuté avant avec l’un ou l’autre des musiciens de ses dispositions. Il arrive à communiquer et à sortir de ses "alumni" des rythmes, des dynamiques et des sonorités jubilatoires, joyeuses, dansantes. Dans Bach, l’on entend même les pieds des danseurs de gavotte, dans Corelli, Onofri suggère une musique d’anges et convainc. On rit beaucoup aussi. Le plaisir est passé de l’orchestre au public. Les applaudissements ne sont pas que politesse. Les bis d’Onofri sont sincères. Il y a de l’innovation dans la tradition dans l’air.