Traités et Affaires institutionnelles
Dans un entretien croisé publié par Paperjam, les eurodéputés Frank Engel et Claude Turmes se livrent à une critique en règle du fonctionnement de l’UE
02-05-2016


www.paperjam.luDans son numéro du mois de mai 2016, le magazine Paperjam publie un entretien croisé avec deux eurodéputés luxembourgeois, Claude Turmes (Verts / ALE) et Frank Engel (PPE).

Au cours de la discussion animée que rapporte le journaliste Jean-Michel Lalieu, les deux parlementaires affichent des positions différentes sur la lutte contre la lutte contre le changement climatique, la transparence fiscale et la crise des réfugiés. Sur ce dernier sujet, les deux eurodéputés suggèrent d’exclure de Schengen les pays qui ne sont pas prêts à accueillir des réfugiés. Leurs positions se rejoignent aussi sur le diagnostic sans appel qu’ils font d’une Union européenne dont ils critiquent vertement le fonctionnement institutionnel. Quant à leur position sur le Brexit, Claude Turmes comme Frank Engel "ne se sentent pas obligés" par l’accord trouvé au Conseil européen avec le Royaume-Uni.

Claude Turmes : "Le traité de Lisbonne a vraiment provoqué une régression institutionnelle"

Pour Claude Turmes, "l'état de santé de l'Europe est lié à celui du monde" et "nous sommes dans une période où le monde se cherche un difficile équilibre". A ses yeux "tout part de la mauvaise gestion de la crise Lehman Brothers qui s'est transformée en crise financière, économique et sociale". Et, constate-t-il, "en fin de compte, c'est le doute sur l'essor de l'Union européenne qui s'est installé".

Frank Engel analyse lui l’attitude de l’UE face à la crise ukrainienne : "pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un pays – la Russie - membre du Conseil de l'Europe se permet d'arracher une portion de territoire à un État voisin. Et si nous n'applaudissons pas, en fin de compte nous nous en accommodons".  De même, il observe que, "par rapport à la situation dans l'est de l'Ukraine, nous avons pris des sanctions économiques, mais nous avons raté toutes les occasions qui se présentaient de faire pression sur les dirigeants russes". Mais, relève-t-il, "comment réagir autrement que par des pressions ?" dans la mesure où "nous n'avons pas d'armée, pas de défense européenne et pas d'infrastructures de sécurité dignes de ce nom".

"L'Europe n'est pas gouvernée. Elle n'a pas de gouvernement", constate encore Frank Engel qui note que les sommets européens réunissent "tous les mois, de nuit, des personnes dont le job à temps plein est de gouverner un pays" alors que ces rencontres sont censées donner des impulsions à la politique  européenne. "Ça ne peut pas donner grand-chose", conclut l’eurodéputé, non sans amertume.

Claude Turmes abonde dans son sens, ajoutant que "le traité de Lisbonne, le dernier à avoir réformé les institutions, a commis une grave erreur en créant un poste permanent de président du Conseil". " J'avais sous-estimé la dynamique que cela allait générer", admet-il en déplorant que cela "renforce l'égoïsme des États-nations et affaiblit la Commission". Comme Frank Engel, il souligne qu’il "ne faut pas surestimer les Premiers ministres dans leur dimension européenne" car "ils n'ont tout simplement pas le temps" et viennent à Bruxelles  avec "en tête les trois dossiers qui les intéressent à titre personnel et pas ce qui est important pour I'UE de manière générale". "Le traité de Lisbonne a vraiment provoqué une régression institutionnelle", analyse en fin de compte l’eurodéputé écologiste.

Frank Engel observe pour sa part "une éternelle confrontation avec la Commission, qui voudrait jouer le rôle de gouvernement, mais n'y est pas autorisée". Il se penche ensuite sur le Parlement européen, qui "semble n'avoir rien de mieux à faire que de s'occuper à longueur de journée avec des broutilles", plutôt que "de s'interroger sur notre pouvoir constitutionnel". "Nous n'en avons pas le moindre. Et nous n'avons pas non plus le moindre pouvoir budgétaire, ni fiscal", déplore-t-il avant de conclure que "nous ne disposons donc d'aucun des trois pouvoirs qui caractérisent un parlement".

Après de si amers constats, Claude Turmes relève toutefois que "l’Europe fonctionne quand même", et il cite pour preuves, avec l’assentiment de son collègue, le traité arraché à Paris sur le changement climatique, ou encore la directive sur la protection des données, qui est à ses yeux "la meilleure législation mondiale" sur la protection des données. Les deux eurodéputés ne perdent pas non plus de vue que "si les institutions européennes n'ont pas correctement géré la crise économique, c'est aussi parce que le budget européen est trop étroit". "1 % du PIB européen, c'est ridicule", estime Claude Turmes, quand Frank Engel estime que  "sans un budget qui équivaudrait à au moins 5 à 10 % du PIB européen, aucune monnaie européenne ne sera soutenable à long terme".

Les deux eurodéputés suggèrent d’exclure de Schengen les pays qui ne sont pas prêts à accueillir de réfugiés

Interrogés sur la crise migratoire, les deux eurodéputés n’ont pas exactement la même vision des choses, mais se rejoignent toutefois sur la façon dont il faudrait traiter avec les Etats membres qui se refusent à leurs obligations quant à l’accueil des réfugiés. "Les pays qui ne sont pas prêts à accepter une politique d'asile européenne devront être pénalisés, voire mis hors du système Schengen", plaide ainsi Claude Turmes quand Frank Engel prend l’exemple de la Pologne et de ses 40 millions d’habitants et note que si elle refuse d’accueillir 10 000 réfugiés, "il faut faire cesser le support dont elle bénéficie via les fonds structurels et l'éjecter de Schengen".

Pour Claude Turmes, "nous sommes carrément face à un recul de nos valeurs, voire des conventions internationales". "La solution passe par un triptyque : une frontière bien gérée - ce qui ne veut pas dire qu'elle doit être hermétique -, un soutien à l'espace Schengen et une politique d'asile européenne", explique le parlementaire, convaincu que l’Europe a besoin de migrants et qu’il faut "se saisir de cette crise pour construire une politique migratoire européenne qui ouvre des canaux légaux de migration et cesser de parler de seuils maxima".

Frank Engel, lui estime que le problème démographique de l’Europe, qu’il ne nie pas, ne va pas être résolu par l’immigration. "Nous devons surtout prendre conscience des impossibilités que nous avons créées au fil des années au niveau de la sécurité sociale", ce qui implique qu’il "faudra pouvoir revenir sur un certain nombre d'acquis", explique-t-il.

Pour autant, selon l’eurodéputé du PPE il serait "raisonnable de faire accepter aux Européens d’accepter 2 voire 3 millions d’immigrés, largement composés de réfugiés". "Ce n'est pas cela qui risque de changer la nature de nos sociétés", juge-t-il, tout en précisant qu’il "faudra ensuite faire l'effort de les intégrer", "en étant clairs avec ceux qui ne veulent pas être intégrés". "On ne peut pas prendre tout le monde, il faut des critères de sélection, des procédures propres et dignes aux frontières et respectueuses du droit", estime Frank Engel.

Claude Turmes et Frank Engel "ne se sentent pas obligés" par l’accord trouvé au Conseil européen avec le Royaume-Uni

Interrogés sur le référendum sur le Brexit prévu le 23 juin prochain au Royaume-Uni, les deux eurodéputés se rejoignent pour dire qu’ils "ne se sentent pas obligés" par l’accord trouvé au Conseil européen avec le Royaume-Uni. Frank Engel ne comprend pas comment, dans le contexte actuel, "le Conseil européen a pu perdre autant de temps à tenter de confectionner un arrangement avec David Cameron par rapport au Brexit" et à se "préoccuper de l'état de santé politique d'un Premier ministre qui ne maîtrise plus son propre parti". Claude Turmes déplore "un accord qui affaiblit la législation concernant la régulation financière et réduit les droits sociaux des citoyens européens", ce qui est "une Europe néo-libérale" dont il dit ne pas vouloir. "Au niveau du Parlement, on ne nous a pas demandé notre position, même si nous aurons un vote à émettre pour changer la loi", ajoute l’eurodéputé écologiste. "Sur chaque élément par rapport sur lequel nous serons appelés à nous prononcer, mon vote sera négatif", prévient pour sa part Frank Engel.

"Ce qui est dangereux pour la politique commune, c'est d'avoir au sein des 28 un pays membre qui n'est pas vraiment un pays membre", commente Frank Engel qui fait clairement part de son espoir que "le résultat de ce référendum sera la sortie". "Il n'y a aucune raison qui ferait que l'Europe serait plus faible sans les Britanniques", estime-t-il, soulignant qu’ils ne sont ni dans l'euro, ni dans Schengen, ils ne sont pas intégrés dans la collaboration policière et judiciaire et n'ont jamais adopté la charte sociale.

Claude Turmes envisage lui aussi la possibilité d’un Brexit, soulignant que "la petite Angleterre risque de se retrouver dans une situation pas très drôle, nettement moins que l'Europe". "Nous subirons quelques secousses, mais ce sera peut-être aussi l'occasion de se décider à avancer plus loin, une fois les Britanniques partis, par rapport au rêve européen", se prend-il même à espérer.

Dans cet entretien, les eurodéputés débattent aussi avec verve de la transparence fiscale, une discussion nourrie par les révélations du Luxleaks et des Panama papers qui va bien au-delà des compétences de l’Union européenne en la matière. Ils abordent enfin la question de la lutte contre le changement climatique, occasion pour Claude Turmes de souligner "le dynamisme" de l’Europe sur le plan de la transition énergétique.