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Énergie - Environnement
A Paris, une mission diplomatique luxembourgeoise a tenté d’obtenir la fermeture de la centrale nucléaire française de Cattenom
07-03-2013


La délégation luxembourgeoise partie à Paris © MAE / Thomas BarbanceyEn mars 2012, le député Déi Gréng, Henri Kox, avait déposé à la Chambre des députés une motion, votée à l’unanimité, demandant le renforcement de l’action gouvernementale en vue de la fermeture définitive de la centrale nucléaire de Cattenom, via l’envoi d’une "mission diplomatique composée de représentants des ministres concernés, de représentants des partis politiques et d'experts" à Paris.

Le 3 octobre 2012, un avant-goût de la publication des résultats des stress-tests, décidés après l’accident nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011, avait effrayé les écologistes. Henri Kox y comprenait que la centrale de Cattenom compte parmi les centrales "les plus dangereuses" et qu’elle apparaît encore plus menaçante que la redoutée centrale alsacienne de Fessenheim. Il avait regretté que la Commission n’ait pas prononcé la fermeture provisoire des centrales les plus dangereuses, au vu de ces résultats. Il avait considéré que cette clémence, mais aussi les conclusions alarmantes des stress-tests, rendaient d’autant plus urgente l’action du gouvernement à une échelle bilatérale.

Finalement, c’est quelques jours avant le deuxième anniversaire de l’accident de Fukushima, le 6 mars 2013, qu’une mission diplomatique luxembourgeoise de grande ampleur fut entreprise en France. Constituée de trois ministres, celui des Affaires étrangères, Jean Asselborn, de la Santé, Mars Di Bartolomeo et du Développement durable, Marco Schank, de députés, tous partis confondus, et de membres de la société civile, la délégation de dix-sept personnes s’est entretenue avec la ministre française de l’Environnement, Delphine Batho, afin de lui exposer ses arguments en faveur d’une fermeture de la centrale nucléaire de Cattenom.

Le socialiste François Hollande, élu en mai 2012 à la présidence de la République, allié avec les écologistes, s’était engagé durant la campagne à réduire la part de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique français de 75 à 50 % d’ici 2025. Cet objectif implique la fermeture de plusieurs réacteurs nucléaires, comme l’a rappelé le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Jean Asselborn, face à la presse le 7 mars 2013. Le gouvernement français a ainsi décidé de fermer la centrale nucléaire alsacienne de Fessenheim en 2016 (cette décision doit être validée en 2013). Or, la France présente ce choix comme une "décision politique", non pas une "question de sécurité", a déclaré Jean Asselborn.

Dans ce contexte, la délégation luxembourgeoise a préféré avancer également des arguments politiques et ne pas s’aventurer sur les arguments techniques. "S’il y a des divergences entre experts sur le degré de sécurité de Cattenom, il n’y en a pas pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir une sécurité à 100 %", a expliqué le ministre de la Santé, Mars Di Bartolomeo. Ainsi, la menace qui pèse sur la souveraineté du Luxembourg en cas d’accident de la centrale de Cattenom est bien réel. Certes, le traité de Lisbonne garantit aux Etats membres leur souveraineté, mise en avant par la France, en matière de choix énergétique. Mais, renchérit Mars Di Bartolomeo, "la souveraineté d’un pays s’arrête là où commence celle d’un autre".

En 1977, le Luxembourg avait souverainement renoncé à recourir à l’énergie nucléaire, quand était débattue l’idée de construire une centrale nucléaire à Remerschen. Or, malgré cela, son territoire reste menacé par une semblable installation, sise à huit kilomètres de sa frontière. "Si un accident arrive à Cattenom, il aura les mêmes conséquences qu’un accident à Remerschen", souligne le ministre de la Santé. La délimitation d’une zone inhabitable sur un rayon de 30 kms autour de la centrale nucléaire, telle qu’elle a été établie à Fukushima, priverait tout simplement le Luxembourg de sa capitale et de ses principales infrastructures économiques, sanitaires et de transport. A cela s’ajoute la forte densité, de 700 000 habitants, dont 300 000 sur le territoire luxembourgeoise, vivant dans ledit rayon, qu’il faudrait ainsi évacuer.

Delphine Batho et Jean Asselborn © MAE / Thomas Barbancey"Nous respectons la souveraineté de la France mais le réacteur de Cattenom nous fait peur et la seule solution valable serait que Cattenom soit débranché." Par cette argumentation politique, ainsi résumée par Jean Asselborn, la délégation luxembourgeoise espère donc  convaincre que la centrale nucléaire de Cattenom figure au premier rang de la liste des centrales faisant l’objet de futures fermetures dans le cadre des objectifs que s’est fixés le gouvernement français.

Le ministre des Affaires étrangères considère que la délégation a pu envoyer ce "message clair et compréhensible", mais aussi qu’elle a, par sa composition même, démontré aux autorités françaises que le "consensus national" règne au Luxembourg autour du rejet de l’énergie nucléaire.

Le Luxembourg n’est pas le seul à agir de la sorte vis-à-vis de la France. La Suisse et l’Allemagne sont impliqués de la même manière pour la fermeture de la centrale de Fessenheim. Le ministre du Développement durable, Marco Schank pense d’ailleurs que qu’une même démarche doit être entreprise auprès du gouvernement belge "pour obtenir aussi le délai de la fermeture de Chooz et Tihange".

Le ministre Marco Schank a par ailleurs déploré que les autorités françaises n’aient pas répondu quand le Luxembourg a évoqué le scénario de la chute d’un avion sur la centrale, principalement dans le cadre d’une attaque terroriste.

L’exemple allemand

L’auteur de la motion qui a déclenché cette mission diplomatique, le député vert Henri Kox estime, pour sa part, qu’il existe « une chance historique pour prouver aux Français qu’une transition énergétique est possible ». L’intérêt n’est pas seulement écologique mais aussi économique et sociale, comme l’Allemagne et le Danemark en feraient déjà l’expérience.

Henri Kox considère qu’il faut pour cela mettre un fort accent sur la Grande Région. « Le Luxembourg ne peut agir seul pour changer sa consommation », rappelle-t-il. Or, la Rhénanie-Palatinat est en train d’emprunter cette voie. La Sarre souhaite le faire. "Il est de la responsabilité du Luxembourg d’emprunter cette voie, d’affirmer que Cattenom est superflu, n’est pas une solution" Pour cause, l’énergie atomique a été mise en œuvre, "sans piste d’atterrissage". "Le simple constat que la technologie n’est pas disponible pour le démontage est suffisant à la disqualifier", a-t-il dit.

Le ministre des Affaires étrangères a d’ailleurs expliqué que les discussions avec la France furent l’occasion d’évoquer la connexion des réseaux d’approvisionnement en électricité et en gaz des deux pays. Lors des questions des journalistes, le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn, a émis le souhait que le débat sur la transition énergétique, vif en Allemagne, soit prolongé au niveau européen.

Autre député membre de la délégation, le libéral Eugène Berger, avait, durant une conférence de presse organisée le même jour au siège de son parti, déploré que la ministre française de l’Ecologie, Delphine Batho ait pu avancer qu’"il n’y a pas la perspective du moindre accident" à Cattenom et qu’à cela s’ajoute l’argument économique de la mise à disposition d’énergie à bon marché pour l’industrie.Un autre argument de Delphine Batho a consisté à rappeler que la centrale nucléaire est "le plus grand employeur de la Lorraine", ce à quoi Eugène Berger a fait remarquer qu’elle se trompe puisque "le plus grand employeur est le Luxembourg".