Economie, finances et monnaie - Traités et Affaires institutionnelles
Jean-Claude Juncker et Jean-Claude Trichet ont parlé de la crise et de l’ambition européenne lors d’une conférence du CVCE placée sous le signe du "rapport Werner"
06-03-2013


Logo de la conférence du CVCE sur "l'UEM à la croisée des chemins" et l'actualité de la pensée de Pierre Werner au XXIe siècle, le 6 mars 2013 à LuxembourgLe 6 mars 2013, le Centre Virtuel de la Connaissance sur l’Europe (CVCE) et la Fondation du Mérite européen organisaient une manifestation intitulée "L’UEM à la croisée des chemins : La pensée de Pierre Werner et son actualité au XXIe siècle" au Cercle Cité à Luxembourg.

Dans un premier temps, le CVCE a présenté ses travaux de recherche sur l’UEM, et en particulier sur le rapport Werner de 1970. Susana Muñoz et Elena Danescu ont évoqué les résultats des recherches du CVCE et le corpus "Une relecture du rapport Werner du 8 octobre 1970 à la lumière des archives familiales Pierre Werner". Europaforum.lu a déjà consacré en janvier 2013 un grand article à cet aspect de la soirée.

Cette présentation des recherches du CVCE a été suivie de deux interventions mettant en avant des scénarios d’avenir de l’UEM et de l’UE.

Jean-Claude Trichet, gouverneur honoraire de la Banque de France et ancien président de la Banque centrale européenne, qui était venu à Luxembourg pour la remise du Collier du Mérite Européen pour son action en faveur de l’intégration monétaire de l’Europe, a parlé de "la marche vers une fédération économique et budgétaire en Europe".

"L’Europe au-delà de l’Euro" a été ensuite l’objet d’une intervention de Jean-Claude Juncker, Premier Ministre et président sortant de l’Eurogroupe.

L’Europe de la crise et de la difficile sortie de crise expliquée par Jean-Claude Trichet

Dans son intervention, Jean-Claude Trichet a placé la crise économique et financière en Europe dans un contexte plus vaste, celle des pays avancés qui, dans le cadre de la mondialisation, sont soumis à la nécessité de procéder à des ajustements macroéconomiques, comme l’ont été avant eux les pays de l’Amérique latine dans les années 80 et 90, les pays de l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur et de l’URSS, la Russie ensuite, et puis aussi l’Asie. Le problème est que l’on croyait être protégé de la crise dans les pays avancés, et le fait d’être touché finalement dans le cadre de la nouvelle économie mondialisée a été "une découverte douloureuse".

Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE, lors de la conférence du CVCE sur "l'UEM à la croisée des chemins" et l'actualité de la pensée de Pierre Werner au XXIe siècle, le 6 mars 2013 à LuxembourgDès août 2007, la BCE avait dû intervenir massivement au début de la crise des subprimes en prêtant au taux très bas à ce moment de 4 % pour soutenir des banques systémiques. Mais c’est le dépôt de bilan de Lehman Brothers en 2008 qui se transforma ensuite en "une menace grave et immédiate du système financier mondial" qui obligea les Etats touchés des deux côtés de l’Atlantique à s’engager pour le sauver avec des garanties à concurrence de 27 % de leur PIB. Ce fut, a expliqué Jean-Claude Trichet, une prise de risque énorme avec l’argent des contribuables, mais elle "a permis d’éviter l’effondrement du système financier, mais pas la récession". L’engagement de nombreux Etats qui disaient qu’ils n’allaient pas accepter le dépôt de bilan de leurs banques systémiques a conduit à une nouvelle prise de risque qui aurait pu impliquer des engagements allant au-delà des 100 % du PIB de ces Etats.

Jean-Claude Trichet a demandé à ses auditeurs de bien prendre la mesure de ces deux moments qu’il a décrits. La troisième phase de la crise des pays avancés a donc été celle des dettes souveraines, dont l’épicentre a et est toujours l’Europe, et surtout la zone euro. Mais pourquoi la zone euro, alors que les prix y sont plus stables qu’avant l’introduction de la monnaie unique ? Pour Jean-Claude Trichet, la zone euro affichait à ce moment "six faiblesses particulières".

La première était que le pacte de stabilité n’était pas appliqué et que dans la zone euro, sa non-application aux grands pays a conduit à des tensions croissantes entre grands et moyens et petits Etats membres.

La deuxième faiblesse a été l’absence de suivi au niveau central des déséquilibres macroéconomiques externes et internes des Etats membres sur la base d’indicateurs de compétitivité. L’idée prédominait que les ajustements se feraient automatiquement, parce cela serait raisonnable. Mais cela ne s’est pas fait. Dans ce contexte, Jean-Claude Trichet préfère comme "distinction pertinente" des clivages non pas l’opposition entre les Etats du Sud et du Nord de la zone euro, mais celle entre les pays à économie ouverte et soumis à une concurrence internationale, où les partenaires sociaux sont conscients du lien entre compétitivité et croissance et se comportent en conséquence, et les économies plus fermées où la concurrence internationale influe moins sur les comportements macroéconomiques. La zone euro était censée être une "zone à monnaie unique réelle", mais la crise a révélé le contraire.

La troisième faiblesse a été l’absence d’une union bancaire qui aurait permis de découpler le système financier de la signature des Etats. Car une corrélation s’était établie bien avant la crise entre la qualité de signature des Etats et des banques. Cela a déclenché dans certains pays des cercles vertueux, dans d’autres des cercles vicieux, selon que les Etats et leurs banques étaient plus ou moins crédibles. Des tensions ont donc surgi entre les Etats de l’une et de l’autre catégorie.    

Les autres faiblesses ont été l’absence d’un mécanisme de gestion des crises de type EFSF ou ESM, l’inachèvement du marché unique et l’absence de réformes structurelles.

Entretemps, les choses se sont améliorées selon l’ancien président de la BCE. Le Conseil a besoin d’une majorité qualifiée pour faire tomber les recommandations ou les sanctions de la Commission dans le cadre du pacte de stabilité. Le cycle annuel de la procédure concernant les déséquilibres macroéconomiques (PDM ou MIP) fait que ces déséquilibres sont désormais au moins autant scrutés que le respect des critères du pacte de stabilité et du traité de Maastricht. L’Espagne fait partie des pays qui a respecté ces derniers critères, mais sans procéder aux ajustements de ses déséquilibres macroéconomiques, ce qui l’a rendue vulnérable. Entretemps aussi, les mécanismes de surveillance prudentielle se mettent en place, l’ESM fonctionne, le travail sur le marché unique continue et les réformes structurelles se mettent en place dans les Etats membres.

Jean-Claude Trichet n’est pas optimiste tous azimuts, mais il note que les balances de paiements se rétablissent lentement, que les tensions se calment là où la gouvernance s’est améliorée, notamment en ce qui concerne la transmission de la politique monétaire dans la zone euro, que des réajustements se font.

A long terme, Jean-Claude Trichet souhaite l’émergence d’une Fédération économique et budgétaire européenne, dont il perçoit des éléments dans la démarche du rapport d’Herman Van Rompuy sur le futur de l’UEM. Il souhaite surtout qu’au lieu des sanctions et amendes prévues par le pacte de stabilité pour être infligées aux Etats membres dont la gestion est jugée très mauvaise, l’UE opte pour une autre voie : il s’agirait d’un processus de décision central, subsidiaire, démocratique et efficace, dans lequel la Commission agirait comme un gouvernement, le Conseil comme une chambre haute et le Parlement européen comme une chambre basse qui aurait démocratiquement le dernier mot à l’égard de ces Etats membres. Car pour lui, "le malheur d’un Etat membre fait le malheur de tous les Etats membres", et l’on agirait donc de manière démocratique à l’égard de ce pays sous l’égide de cette interdépendance.     

L’Europe au-delà de l’euro selon Jean-Claude Juncker, ou comment ne pas laisser l’élan européen s’épuiser

Pour Jean-Claude Juncker, que la porte-parole du CVCE, Susana Muñoz a qualifiée de "continuateur » de Pierre Werner, l’UE est, à l’instar de ce qu’en a dit son mentor et prédécesseur dont le centenaire sera commémoré en 2013, plus qu’un marché unique, plus que l’euro. Et cette ambition, l’UE ne devra pas l’abandonner, au risque sinon de n’être plus perçue par les jeunes générations et les partenaires de l’UE comme un "projet pérenne".

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg  et ancien président de l'Eurogroupe, lors de la conférence du CVCE sur "l'UEM à la croisée des chemins" et l'actualité de la pensée de Pierre Werner au XXIe siècle, le 6 mars 2013 à LuxembourgJean-Claude Juncker s’est lancé dans un éloge de l’UE, parce qu’elle a transformé l’Europe "après ses conflits mortifères du XXe siècle" en continent "où la paix est devenue une normalité dans les comportements humains". Mais sur l’Europe pèsent des menaces. Géographiquement parlant, sa petite taille devient un facteur négatif avec l’émergence de nouvelles puissances dont les territoires sont autrement plus vastes et riches en ressources. Sa démographie est en déclin et le poids des Européens sera passé de 20 % de la population mondiale en 1900 à 7 % en 2050. Comme il y a cent ans, en 1913, l’on "vit dans une grande insouciance", comme ceux qui a l’époque "n’ont rien vu venir". Or, estime Jean-Claude Juncker, "nos démons ne nous ont pas quittés", une évidence qu’il faut enseigner aux jeunes afin que l’Histoire ne se répète pas.

Le marché unique, le plus grand du globe, et la monnaie unique ont eux aussi évité à l’Europe de subir de plein fouet les effets négatifs de la globalisation, pense le Premier ministre. Mais en l’absence de diplomatie européenne, ces atouts de l’Europe sont affaiblis.

Comment garder l’élan du projet européen ? L’idée que l’UE garantit la paix ne convainc guère les jeunes, constate Jean-Claude Juncker. Il faut donc l’expliquer par ce que la paix ouvre comme perspectives d’avenir, et cela devrait conduire à un sentiment de "fierté de l’Europe". Il faut ensuite que les chefs d’Etat ou de gouvernement arrêtent, après chaque sommet, de dire "nous avons gagné". Puis, il faut cesser de rendre l’UE responsable de tous les maux. Autre message, plus directement adressé aux fédéralistes européens radicaux : "il faut éviter de répandre des expressions mégalomanes qui font peur comme celle des Etats-Unis d’Europe, car les Européens n’en veulent pas et la nation reste pour eux la référence principale".

Ceci dit, Jean-Claude Juncker a estimé n’avoir "jamais vécu une période avec une telle densité de décisions", même "si nous sommes encore loin d’une gestion solidaire et collective de l’euro dans la mesure où n’avons pas encore pris la vraie mesure de nos engagements". Comme Jean-Claude Trichet, Jean-Claude Juncker estime qu’aucune décision majeure dans un Etat membre n’est sans impact sur un autre Etat membre. Pour renforcer la solidarité, il prône la création d’un Fonds de résolution bancaire pour recapitaliser les banques tout comme un système européen de garantie de dépôts. Il prône aussi un système européen de marché qui soit couplé à un encadrement social de ce marché. Il plaide pour la rigueur, l’orthodoxie budgétaire, le respect des règles fixées en commun et les réformes structurelles. Mais en même temps, il est nécessaire selon lui de ne pas perdre de vue la nécessité d’une reprise économique de la zone euro.  

Jean-Claude Juncker est convaincu que les partenaires de l’Europe voudraient aussi la voir agir avec une seule diplomatie, et le monde serait impressionné si l’Europe siégeait au Conseil de sécurité avec un seul siège commun. De même, l’Europe gagnerait à n’avoir qu’un seul siège commun au sein du FMI ou de la Banque mondiale, ou aux G7, G8 et G20.

L’UE a besoin d’une plus forte légitimité démocratique, a aussi estimé le Premier ministre. La Commission devrait pouvoir être élue, le Conseil et le Parlement européen pouvoir agir pleinement comme chambre haute et basse. Mais une telle adaptation des institutions européennes viendrait concurrencer les gouvernements nationaux, ce qui n’est pas sans poser problème. Mais pour aller de l’avant vers une Europe qui aurait les mêmes valeurs, une monnaie, une diplomatie et un modèle social, il faut certes de l’ambition, mais surtout de la détermination et de la patience, a-t-il conclu.