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Economie, finances et monnaie - Marché intérieur
Pour l'économiste Heiner Flassbeck, l'Allemagne n'est pas le modèle à suivre
09-02-2012 / 09-02-2012


À l'invitation de l'Institut d'études européennes et internationales du Luxembourg (IEIS), l'économiste allemand, Heiner Flassbeck, tenait conférence le jeudi 9 février 2012 au bâtiment Jean Monnet de la Commission européenne à Luxembourg. L'universitaire de carrière a été membre du ministère fédéral des finances occupé alors par Oskar Heiner FlassbeckLafontaine (1998-99) et est depuis 2000 actif auprès de la Conférence des Nations unies sur le commerce et  le développement (UNCTAD) où il dirige la division de la globalisation et des stratégies de développement depuis août 2003.

Confronté à la question : "Comment dépasser la crise de l'euro?", Heiner Flassbeck a livré pendant plus d'une heure une réponse rarement entendue. S'il doute que la crise de l'euro sera surmontée, il est toutefois "convaincu qu'il est possible" de le faire. Il s'est donc employé à mettre en lumière les principaux obstacles à la recette détonante qu'il préconise. Son discours grinçant s'inscrit dans la lignée d'une série d'ouvrages et articles qu'il a rédigés ces dernières années. "Parfois, on doit nommer les choses avec verve, pour montrer clairement à un public gavé par les médias, ce qu'on tient pour fondamentalement faux", écrivait-il en prologue de son ouvrage publié en 2010, Die Marktwirtschaft des 21. Jahrhunderts (L'économie de marché du XXIe siècle).

Le faux problème de la dette

Heiner Flassbeck constate que les discussions quotidiennes sur la scène européenne se concentrent avant tout sur la politique monétaire et ses moyens d'action. Une première erreur qu'il connaît bien. "Malheureusement, ce système était très mal engagé depuis le tout début."  C'était en 1991, et lui-même suivait les discussions préparatoires à l'union monétaire en tant que membre d'un des deux comités monétaires mis sur pied à Bruxelles, ce qui lui permet d'ailleurs de se présenter en "observateur de l'Europe". Dès lors qu'un système monétaire commun fut acquis, les discussions ont pris selon lui un mauvais départ. L'union monétaire signifiait l'abandon des monnaies nationales et de la capacité de chaque Etat à dévaluer, et donc éventuellement à déstabiliser l'économie de son voisin. Soit autant de questions qu'il n'y avait plus à aborder. Heiner Flassbeck était d'avis qu'il était désormais temps de "commencer à parler de politique et de marché du travail".  Ces interlocuteurs, lesquels "discutent actuellement du destin de l'euro" et que Heiner Flassbeck se refuse à nommer, lui ont envoyé une fin de non recevoir, en déplaçant le débat de la politique monétaire sur le déficit public des gouvernements. Pour l'économiste, "c'était le début de la crise".

Ainsi, la hausse des taux d'intérêt à long terme observé après l'éclatement de la crise financière à l'automne 2008, n'était qu'un "symptôme" de la crise, non pas sa cause. L'émergence du débat sur la dette et des politiques d'austérité à mettre en place en correction relèverait d'un problème quasi congénital à la création de l'union monétaire. "Depuis le début, il y avait quelque chose qui n'allait pas", explique l'économiste. Il situe le problème dans l'obnubilation des bureaucrates des capitales d'Europe pour certains critères de la politique monétaire. Ils disaient: "Si on voit une progression du taux d'intérêt sur les obligations d'Etat, c'est qu'il y a un problème avec la dette des gouvernements. Donc concentrons-nous sur cette dette et le déficit." Pour lui, "c'est totalement faux".

"Il n'y a pas de corrélation entre les dettes et les taux d'intérêt", assène-t-il. Il en présente pour preuve la dette importante, par rapport aux autres pays, que le Japon a accumulée depuis une crise qui l'a touché sur deux décennies. Le Japon affiche un taux d'endettement de 200 % par rapport à son produit intérieur brut. Or; "il bénéficie du plus faible taux d'intérêt dans le monde." Heiner Flassbeck précise au passage que la gravité d'une telle dette est toute relative, puisqu'elle correspond à 200 % du revenu annuel du pays. "Ce n'est pas un désastre, ce n'est pas la fin du monde. 200 %, c'est rien. Et même, 300 %, ce n'est rien."

Il cite pour reprendre sa démonstration ensuite le cas inverse de la Bulgarie qui a une dette quasi nulle mais doit pourtant emprunter à un taux bien plus élevé que le Japon. Et "on pourrait trouver cinquante autres exemples du genre".

En fait, les investisseurs qui achètent des obligations d'Etat seraient intéressés à deux choses : la solvabilité du client, qui forme certes une composante mais pas moins importante que la deuxième composante, c’est-à-dire la monnaie que les investisseurs obtiendront en retour. Autrement dit, "ils craignent plus le danger de dévaluation que le danger de défaut." Il y a d'ailleurs eu très peu de défauts dans l'histoire tandis que les cas de dévaluation de monnaies surévaluées sont légion.  

Inflations divergentes : le vrai combat à mener

Ce décor posé, Heiner Flassbeck peut en venir au cœur de sa démonstration. En l'absence de possibilité de dévaluation pour s'ajuster sur leur voisin, les Etats qui partagent leur politique monétaire, ont un but commun : un taux d'inflation stable. Les pays s'en sont donné les moyens en confiant à la Banque centrale européenne la poursuite d'un objectif, dont la hauteur fut tout bonnement reprise du modèle à l'époque appliqué par l'Allemagne, à savoir 2 %.

L'économiste compare alors le comportement de chaque Etat membre par rapport à cet objectif. La moyenne présentée par la BCE ne correspond en effet pas à la moyenne enregistrée dans chaque pays. Or, la France a été la plus vertueuse, en réussissant à tenir le cap strict des 2 %. Tandis que tous les autres pays avaient un taux divergent du but commun fixé.

Heiner Flassbeck peut alors commencer à égratigner l'image d'excellence attribuée à son pays et à en faire le problème numéro un de la zone euro. "Si on écoute la discussion allemande, on pourrait croire que l'Allemagne a atteint la cible tandis que les pays du Sud de l'Europe seraient les seuls à avoir dépassé la limite, que ce serait les mauvais garçons. Or, ce n'est pas vrai. L'Allemagne a été beaucoup plus en-dessous de la cible que la Grèce n'a été au-dessus."

Le traité de Maastricht prévoyait d'atteindre cette cible dès 1997. Or, après cette date, l'Allemagne présente un taux annuel moyen de 0,8 % tandis que la Grèce, Italie et Espagne étaient à 2, 75 % (le Luxembourg était lui aussi au-dessus). "Depuis le début, l'Allemagne a essayé d'être en-dessous." Or, si union monétaire il y a, chacun doit coller à la cible et ce "infiniment", sous-entendu que c'est une condition nécessaire. Ainsi, la situation actuelle "n'est pas un problème de la Grèce, ni du Portugal. C'est le problème d'une déviation systématique d'un nombre de pays de l'inflation-cible."

Heiner Flassbecker énonce ainsi ce qui est au cœur du problème actuel et à côté duquel les discussions politiques passeraient. Pourtant, "si vous avez un problème du cœur du système, vous ne devriez pas parler autant d'autres problèmes. Si vous avez une maladie cardiaque très grave, il est bon de voir un spécialiste pour le cœur et non pratiquer une chirurgie pour le genou."

"Regarder en arrière"

Une des solutions proposées, le traité six pack qui impose une rigueur budgétaire nouvelle, "regarde seulement dans le futur". Or, pour l'économiste, il est temps désormais de "regarder en arrière" et d’apprendre des erreurs. Car ces divergences entre les taux d'inflation des différents pays produisent des aberrations économiques. Un produit qui aurait eu le même prix en 1999 dans différents pays aurait ainsi coûté dix ans plus tard 120 euros en moyenne dans l'Union européenne, 135 euros en Grèce mais 110 euros en Allemagne. "C'est insoutenable. Ca tuera l'Europe et ne fera rien d'autre". La crise serait ainsi systémique. Puisqu'en l'absence de changement de cap, "les pays du Sud perdent des parts de marché infiniment par rapport à d'autres pays". La France y compris perdra "infiniment" vis-à-vis de l'Allemagne. "Vous pouvez parler d'eurobonds ou encore de l'intervention de la Banque centrale européenne. Si vous n'abordez pas ce problème, vous ne résolvez rien. C'est inutile de parler des autres sujets si vous ne parlez pas de cela", répète-t-il à l'envi.

Il faut donc désormais aborder le sujet sans quoi : "C'est la fin de la zone euro si maintenant, comme l'a été décidé à Bruxelles, les politiciens et la Commission disent qu'à partir de maintenant, nous devons gérer avec les balances macroéconomiques." Et ce en incluant des traitements différents selon la situation des Etats membres.

L'Allemagne a respecté Maastricht : "C'est dramatiquement faux"

Or, l'Allemagne continue à refuser jusqu'à aujourd'hui un tel débat, comme elle l'a fait depuis le début. "'C'était clair que l'Allemagne allait dévier de son objectif d'inflation car elle avait décidé de jouer une autre partie". Heiner Flassbeck raille au passage "l'économiste Schröder" qui mit en pratique cette stratégie. "Il avait dit "Nous avons à combattre les Chinois. Le défi des Chinois est un plus gros challenge que celui que nous posent ces types européens."  L'Allemagne a ainsi été le seul pays capable de conserver ses parts de marché vis-à-vis de challengers tels la Chine.  Toutefois, le fait qu'elle se détournait du taux d'inflation-cible pour y parvenir n'a jamais été énoncé en ces termes. "J'étais personnellement là. Et personne n'a dit à ses partenaires que l'Allemagne n'allait pas coller à l'objectif d'inflation. (…) Chaque bon économiste connaît depuis 30-40 ans la règle qui veut que si vos voisins sont assez bêtes, vous pouvez développer vos exportations aux dépens des autres, qui à terme n'auront plus d'échanges, plus de monnaie. (…) Et maintenant l'Allemagne fait comme si elle était le seul pays qui a sérieusement respecté les règles de croissance du traité de Maastricht et des idées de l'union monétaire. C'est dramatiquement faux."

La pression exercée par l'Allemagne sur ses partenaires de l'Union pour un contrôle des salaires s'en trouve tout autant délégitimée, d'autant plus qu'elle y trouverait son compte par l'avantage qu'elle a gagné en appliquant avant les autres ce "changement dramatique de régime de politique économique." Car derrière la question de l'inflation se cache la question du travail et de son coût, que Heiner Flassbeck voit tout autant au centre de la crise. Aux divergences d'inflation font ainsi écho des divergences tout aussi prégnantes dans le coût unitaire du travail. " Nous avons à parler de salaires et à coordonner le développement des salaires."

"L'idée originelle de toute l'expérience allemande est fausse"

La conséquence de ces développements salariaux et d'inflation asymétriques est que les exportations allemandes ont explosé. Pour un indice 100 en 1999, l'Allemagne a atteint 170 en 2011, tandis que la France a fini dans le négatif.  "Ce ne sont pas les bons produits allemands et la bonne productivité allemande qui ont produit cela". Mais le fait que les salaires n'avaient pas été adaptés aux gains de productivité.

Le contrecoup de ce développement à l'exportation est le recul de la demande domestique qui a suivi la même trajectoire, en l'occurrence plate, que l'évolution des salaires réels. Pourtant, l'orthodoxie qui motivait cette stratégie économique à l'origine avançait que la limitation des  salaires devait stimuler l'emploi avant de doper la consommation. Les faits aujourd'hui contredisent cette prédiction. "L'idée originelle de toute l'expérience allemande est fausse."

Or, d'après des projections alternatives citées par l'économiste, si les salaires allemands avaient reposé sur la productivité, la demande domestique aurait augmenté, il y aurait eu une augmentation de la consommation, liée à la progression moyenne de la productivité et des salaires. Et au final, la croissance aurait été plus grande. La progression de la consommation compense la baisse des exports.

L'Allemagne devrait augmenter ses salaires pour aider ses partenaires

Voilà qui permet à Heiner Flassbeck d'aborder les solutions de sortie à un système qu'il estime insoutenable. "La solution simple est que les pays qui dévient du taux d'inflation de 2 % y reviennent." Les pays du Sud reviendraient vers la moyenne en contrôlant l'évolution de leur coût unitaire de travail. L'Allemagne serait amenée à " changer fondamentalement sa politique économique". En effet, les salaires devraient augmenter de 4,5 % par an pendant dix ans.

Aux signes d'étonnement de la salle, Heiner Flassbeck explique : "En Allemagne, les gens sont effrayés par cette proposition. Et ce sont les syndicats qui le sont le plus. Pour eux, ça signifie que c'est la fin du monde. Ils ne se disent pas qu'ils vont connaître la situation du Luxembourg et que les gens vont pouvoir consommer. Ils disent plutôt: "Non, les Chinois arrivent, ils sont au coin de la rue attendant que nous nous affaiblissions. "

Et pourtant, "malgré la brutalité de cet ajustement,  l'Allemagne continuerait à gagner des parts de marché, même si les gains deviendront plus petits". Si on poursuit l'expérience les dix années suivantes, c'est-à-dire jusqu'en 2032, "cela permettra alors de ramener d'autres pays sur le marché". "Vous pouvez dire c'est irréaliste. Mais dites alors ensuite : l'euro est mort." De toute façon, poursuit-il de façon provocatrice, "les entreprises doivent être compétitives, mais les pays n'ont pas de compétitivité à perdre."

"La France ne va pas disparaître. Les Français peuvent profiter du soleil et boire du vin tandis que  l'Allemagne produit le reste et leur donne son argent pour qu'ils achètent ses produits. C'est la solution de la Commission." En voulant généraliser le modèle allemand, elle n'engendrera que des mouvements parallèles, avec un avantage grandissant indéfiniment en faveur de l'Allemagne tandis que "les autres mourront au bout de dix ans".

"La convergence est la seule voie possible"

"La convergence est la seule voie. Il faut donner à chaque pays la possibilité de revenir sur le marché pour y récolter de l'argent, développer ses exportations. C'est la seule chance pour l'UE de survivre. Ce n'est pas impossible. C'est difficile certes. Mais la première chose qu'on devrait faire, c'est discuter", poursuit-il. "Réduire les dépenses et augmenter les impôts ne fonctionnera pas. Ca n'a jamais marché dans l'histoire, et ne marchera pas dans le système particulier de la monnaie européenne."

En cas de baisse de salaires, "vous détruisez d'abord la demande intérieure avant d'avoir des effets positifs sur les exportations". Quand vous avez atteint le niveau d'exportation de l'Allemagne, "votre demande domestique est morte et votre démocratie avec". "Nous détruisons nos pays et nos régimes politiques si on demande aux pays de baisser les salaires de 20 % car ils couperont d'abord leur demande intérieure de 20 %, et ils ne créeront pas 20 % d'emploi en plus. ". "L'Allemagne l'a montré mais l'Allemagne ne l'a pas compris."

Les politiques d'ajustement structurel menées par le Fonds monétaire international (FMI) dans des pays en voie de développement, est une autre source d'enseignements. "Le résultat, c'est le désastre." Or, les pays ayant subi les plans du FMI avaient pour eux l'avantage de pouvoir dévaluer leur propre monnaie. Ainsi, l'Argentine a-t-elle pu s'assurer une croissance à 8 % pendant dix ans en dévaluant de 65 % de sa monnaie, et ce dans une conjoncture mondiale favorable. "Si vous êtes en récession et ne pouvez pas dévaluer, vous êtes perdus."

Heiner Flassbeck finit ainsi en soulignant ainsi en rétablissant le lien qui existe entre les prix et le coût du travail. "Mais la plupart des gens ignorent cette relation parce qu'elle détruit la construction théorique bâtie ces vingt dernières années." La politique monétaire a donc d'autres domaines à traiter que la dette et le déficit. L'emploi et les investissements valent le détour.