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Emploi et politique sociale
Conférence internationale : Le modèle social européen dans une perspective globale
11-03-2009


ImpallaLe 6 et 7 mars 2009 a eu lieu dans les locaux de l’Abbaye de Neumünster une conférence internationale organisée par IMPALLA et ESPANET, et intitulée "The European Social Model in a Global Perspective". Cette conférence, rassemblant quelques sommités mondiales et de nombreux jeunes chercheurs des quatre coins de l’Europe, avait pour objectif de comparer les systèmes de protection sociale de différents pays européens et non-européens pour tirer des conclusions sur les politiques sociales dans l’Union européenne. Parallèlement, elle se voulait une contribution à la stimulation de la recherche au Luxembourg dans le domaine de la politique sociale.

La conférence sur le modèle social européen, souvent considéré comme unique au monde, s’articulait autour de huit axes : les politiques sociales nationales et transnationales, le marché du travail, la cohésion sociale, la méthodologie de réforme de la protection sociale, la migration, les politiques sociales de l’Union européenne, la durabilité de la protection sociale et du marché du travail, et la politique en faveur des personnes âgées. EspanetLes papiers de la plupart des chercheurs peuvent être consultés sur le site Internet de la conférence. Europaforum.lu présente les interventions des quatre conférenciers principaux, Bob Deacon, Maria João Rodrigues, Anton Hemerijck et Ian Gough.

Les organisateurs

"IMPALLA - International Master Programme in Social Policy Analysis" est un programme international de Master en analyse des politiques sociales, proposé par CEPS/INSTEAD (Centre d'Etudes de Populations, de Pauvreté et de Politiques Socio-Economiques / International Network for Studies in Technology, Environment, Alternatives, Development), l’Université de Leuven et d’autres instituts associés. IMPALLA existe depuis 2002 et la majorité des diplômés de ce programme travaillent dans la recherche dans le domaine des sciences sociales.

"ESPANET - The Network for European Social Policy Analysis" est une association d’universitaires impliqués dans l’analyse des politiques sociales dans les sociétés européennes, la politique sociale de l’Union européenne et d’autres entités supranationales. ESPANET a une longue expérience dans l’organisation de conférences, de séminaires et de workshops sur les politiques sociales en Europe.

Le modèle social européen doit être le futur

Mars Di BartolomeoEn guise d’introduction, le ministre luxembourgeois de la Santé et de la Sécurité sociale, Mars Di Bartolomeo, a félicité les organisateurs d’avoir organisé une conférence "rassemblant étudiants et chercheurs autour d’un sujet plus important que jamais". Les politiques sociales ont souvent été considérées comme quelque chose "dont les autres ont besoin", a expliqué Mars Di Bartolomeo, "parce qu’on pensait que chacun n’était responsable que pour soi-même et que la solidarité était dépassée". Mais il a expliqué que ce n’est pas le cas et que, dans ces temps de plus en plus durs, le modèle social européen doit être le futur.

"La durabilité du modèle social est importante, et il ne faut pas seulement calculer ses coûts mais aussi sa plus-value", a souligné Mars Di Bartolomeo en ajoutant qu’on ne peut pas la calculer en euros mais en d’autres termes. Il a ensuite exprimé le souhait de voir les étudiants et chercheurs présents "passer beaucoup de temps dans la recherche sur le modèle social pour compenser le manque qui existe dans ce domaine, même si les concepts de la sécurité et de la qualité de vie, et l’impact des politiques sociales sur l’économie ne peuvent pas vraiment être mesurés."

Abordant les valeurs traditionnelles de la famille dans laquelle les jeunes s'occupent de leurs parents, Mars Di Bartolomeo estime que ces valeurs doivent faire l’objet de toute notre attention. "Nous disposons de soins de longue durée, qui ont leur prix - comme d’ailleurs chaque changement a son prix -, mais ils créent aussi des emplois", a-t-il ajouté. Parallèlement, il a souligné qu’il faut réfléchir à un système gratuit de soins de santé dans l’Union européenne, qui ne fait pas de différence entre les situations économiques des patients. En guise de conclusion, Mars Di Bartolomeo a ajouté que nous devons plus souvent penser aux valeurs qui ont créé l’Europe et que la crise ne peut pas être un argument pour moins de solidarité. Au contraire, elle devrait être une raison pour améliorer les valeurs.

Bob Deacon : Politique sociale globale et régionale : l’Europe modèle, obstacle ou hors-jeu ?

Bob Deacon, professeur à l’Université de Sheffield et professeur associé auprès du Centre universitaire des NationsBob Deacon unies en matière d’intégration régionale à Bruges, est un spécialiste des politiques sociales. Il dirige le Programme Globalisme et Politique sociale (GASPP), un réseau de centres de recherche actif dans le domaine d’une politique sociale globale. Il s’est donc interrogé à nouveau – car il avait publié un ouvrage sur la question dès 1999 - sur la place et le rôle de l’Union européenne dans le processus de globalisation, et ce notamment en matière de politique sociale globale.

Pour une politique sociale mondiale : principes et obstacles à son développement

Bob Deacon a dans un premier temps présenté les principes d’une politique sociale mondiale progressiste, qui serait une alternative démocratique et sociale au néo-libéralisme global. Elle devrait, comme l’a rappelé le professeur, reposer sur une redistribution sociale mondiale, une régulation sociale mondiale ainsi que sur des droits sociaux mondiaux. Et les Nations Unies auraient dans ce contexte pour mission de conseiller les gouvernements nationaux en vue de la mise en place d’une politique sociale équitable.

Les obstacles au développement d’une telle politique sociale mondiale sont de différentes natures, et Bob Deacon a mis en exergue notamment la résistance dont a fait preuve le Sud à l’égard de l’agenda du Nord, et du rejet par certains des principes avancés. Si un consensus à ce sujet a pu être trouvé pas à pas à leur sujet, il ne concerne qu’un nombre limité de pays d’Europe, d’Afrique et d’Amérique latine. L’influence de l’Union européenne est, dans ce contexte, perçue parfois comme plus néfaste que positive et il convient de tenir compte aussi de la montée en puissance des nouveaux acteurs globaux que sont la Chine, le Brésil l’Inde ou la Russie.

Bob Deacon s’est ensuite demandé si le régionalisme ne pourrait pas être une alternative, et il serait alors possible d’envisager une redistribution, une régulation et des droits régionaux ainsi qu’une coopération transfrontalière dans le secteur social, combinée avec des transferts sociaux interrégionaux. Il a à cet égard rappelé l’importance d’outils et d’acteurs comme le Centre universitaire des Nations unies en matière d’intégration régionale de Bruges, le programme MOST de l’UNESCO , qui contribue au dialogue Sud-Sud, à un niveau régional, des ministres en charge du développement social, ou encore de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Quel rôle pour l’Union européenne ?

Revenant au rôle que pourrait jouer l’Union européenne dans ce contexte, Bob Deacon a dans un premier temps démontré en quoi elle est un modèle pour une politique sociale mondiale et régionale. L’Union européenne est un acteur global, et en tant que telle, elle s’est engagée dans la promotion du "travail décent", et ce notamment auprès de l’OIT tandis que, depuis 2005, la cohésion sociale est incluse dans les programmes de coopération extérieure de l’UE. L’Union européenne joue aussi un rôle de facilitateur au sein des secrétariats des différentes organisations d’intégration régionale. Par ailleurs, l’Union européenne a des positions – et une influence - internationales sur des sujets comme la santé ou l’égalité des sexes. Et elle est enfin un modèle en matière de politiques sociales.

Mais Bob Deacon a ensuite démontré que l’Union européenne pouvait être aussi perçue comme un obstacle en la matière. Faisant référence à un rapport de Dot Keet datant de 2007, il a expliqué que les Accords de partenariat économique pouvaient être considérés comme un moyen pour l’Union européenne de s’assurer des investissements préférentiels, de mieux protéger ses droits sur la propriété intellectuelle ou encore d’offrir un accès préférentiel aux entreprises européennes en cas de libéralisation des services publics ou d’appels d’offres étatiques dans des Etats tiers. Il arrive donc que la politique de l’Union européenne puisse être considérée par d’autres comme "la poursuite d’une libéralisation économique dans l’intérêt de l’Union européenne". Enfin, l’Union européenne a tendance à consacrer son aide extérieure à soulager les problèmes liés à la pauvreté plutôt que de soutenir la mise en place de systèmes sociaux nationaux. Pour Bob Deacon, elle oublie là l’histoire de ses propres politiques sociales qui se sont articulées progressivement sur la solidarité entre les différentes classes de la société, en se concentrant sur les classes moyennes.

Bob Deacon a ensuite présenté les arguments selon lesquels l’Union européenne est "hors-jeu" en matière de politique sociale dans le monde. Il a évoqué tout d’abord l’argument de la diversité culturelle qui revient régulièrement pour rejeter l’idée d’une transférabilité des modèles européens dans d’autres régions du monde. Le poids des nouveaux acteurs globaux augmente aussi considérablement et, enfin, on observe la mise en place d’une coopération Sud-Sud de plus en plus importante.

Bob Deacon en arrive donc à la conclusion paradoxale que "l’Europe est un modèle désirable qui peut être un obstacle et qu’on peut considérer d’une certaine façon comme hors-jeu". En effet, la diversité culturelle n’exclut pas la compétition entre les valeurs et les pratiques au sein d’un cadre onusien de droits sociaux. Par ailleurs, la lutte pour des politiques sociales progressistes a lieu désormais au niveau national, régional et mondial et l’Union européenne est un acteur à tous ces niveaux. Et la meilleure politique est donc pour lui sans aucun doute de conclure des alliances stratégiques avec les voix progressistes du Sud.

Les politiques sociales européennes et la crise financière et économique

Maria João RodriguesMaria João Rodrigues, ancienne ministre du Travail du Portugal, conceptrice de la stratégie de Lisbonne et actuellement conseillère spéciale de l’Union européenne pour cette stratégie, a abordé dans son discours les politiques sociales européennes et la crise financière et économique. Elle a expliqué que de nombreuses conférences et séminaires sont actuellement organisés dans l’objectif de comprendre la nature de la crise, mais comme elle est sans précédent, cela s’avère difficile. On ne peut pas dire que la crise est uniquement une récession ou même la phase descendante d’un cycle, mais la crise est globale.

"Derrière la crise se cache un vrai problème du système"

"Derrière la crise se cache un vrai problème du système", a expliqué Maria João Rodrigues, "celui de la déconnexion entre les activités financières et les activités économiques". Cette évolution s’est mise en marche depuis les années 1980, où quelque chose d’étrange s’est passé dans le système financier. L’économie de marché basée sur la spéculation fonctionnait  grâce à une certaine innovation financière, qui a cependant aussi causé la déconnexion entre investissement, risque et responsabilité.

Pour surmonter la crise actuelle, Maria João Rodrigues pense qu’il faut des réformes institutionnelles, ainsi que de profondes transformations économiques et sociales. "Et il faut réinventer le système financier !", a-t-elle souligné en ajoutant qu’à côté des "bad banks", il faudra aussi définir ce qu’est une "good bank", et qu’il faudra réfléchir sur les problèmes de la gouvernance d’entreprise, parce que cela a aussi des répercussions sur le marché du travail et les systèmes de protection sociale.

L’échelle mondiale de la crise et son énorme vitesse de diffusion ne laissent aucun doute sur le haut degré d’interdépendance à travers le monde, qui souffre également de nombreux déséquilibres. Ceci est notamment le cas entre les Etats-Unis et la Chine, où il y a, d’un côté, une surconsommation et, de l’autre côté, une marché intérieur limité. "De telles dépendances mutuelles doivent être surmontées pour relancer la croissance de façon durable", a déclaré Maria João Rodrigues.

"Le modèle européen économique et social est la meilleure approche du développement durable"

Derrière la crise financière et économique se cache aussi une crise de la consommation et de la production, a expliqué Maria João Rodrigues. Les économies et les sociétés sont donc vraiment contraintes de changer et "nous ne pouvons pas continuer à consommer et produire comme jusqu’à présent parce que nous sommes en train de détruire la planète". C’est à l’Union européenne que revient un rôle spécial parce qu’elle est un acteur mondial dans les relations internationales et parce que le modèle européen économique et social est la meilleure approche du développement durable. Si on compare le modèle européen au modèle américain, on s’aperçoit de la faiblesse des Etats-Unis par rapport à de telles crises, parce que presque tout y dépend des mécanismes de crédit. L’Union européenne, par contre, est davantage protégée contre de tels risques parce que son système de protection sociale dépend souvent des services publics. Néanmoins, elle a aussi été frappée par cette crise complexe qui est une sorte de cercle vicieux ayant commencé par une crise financière pour devenir ensuite une crise économique et, finalement, une crise sociale.

Selon Maria João Rodrigues, l’impact sur le marché du travail ne peut être mesuré actuellement, parce qu’on ne se trouve qu’au début. Cependant, la crise risque de saper l’intégration européenne, un des points faibles de l’Union européenne. Pour faire face, elle pense qu’il faut faire de la crise, à la manière d’Obama, une opportunité pour avancer plus vite dans les réformes structurelles. Concernant les différences entre les moyens financiers dont disposent les Etats membres de l’Union européenne pour mettre en œuvre leurs plans de relance économique, Maria João Rodrigues pense que cela peut créer de nouvelles inégalités, notamment dans le domaine social.

Comment répondre à la crise et renforcer en même temps l’intégration européenne ?

En vue de donner une réponse européenne plus coordonnée à la crise, Maria João Rodrigues a expliqué qu’il faudra maîtriser l’effondrement du crédit, accélérer la régulation du système financier - il faudra discuter d’un conseil européen de surveillance - et répondre à la récession en combinant une approche keynésienne (soutenir la demande) avec des réformes structurelles (des politiques vertes par exemple). Il faudra également investir et créer des emplois par le biais de dépenses publiques, mieux coordonner la politique macroéconomique, créer des instruments européens de contrôle du système financier et avancer dans les politiques industrielles pour soutenir l’emploi, sauvegarder la cohésion du marché intérieur et éviter la concurrence déloyale. Parallèlement, il faudra investir dans une économie plus écologique, dans l’information et l’innovation, l’éducation et la formation, et dans les instruments sociaux.

"Les politiques sociales sont aussi contraintes d’accorder leurs priorités aux réponses à la crise", a précisé Maria João Rodrigues, "en augmentant l’attractivité du marché du travail, la flexicurité et l’investissement dans le capital humain. Parallèlement, il faudra exploiter de façon exhaustive tout le panel des possibilités – flexibilité du temps de travail, formation continue, etc. - pour sauvegarder les emplois et pour éviter des licenciements massifs. Mais il est aussi très important d’avoir une approche proactive pour créer de nouveaux emplois. La flexibilité interne des entreprises est particulièrement importante dans ce domaine, parce que la flexibilité externe signifie qu’il y a des licenciements." Elle pense que les politiques d’inclusion sociale seront également confrontées à un grand défi si la pauvreté augmente en Europe. Il faudra alors accroître l’accès aux services publics, introduire des salaires minima là où ils n’existent pas et respecter l’adéquation, l’adaptabilité et la durabilité du système de pensions.

Concernant le pacte de stabilité et de croissance, Maria João Rodrigues est d’avis qu’il faudra faire preuve d’une plus grande flexibilité et utiliser toute la marge de manœuvre pour permettre aux Etats membres de l’Union européenne d’avoir des déficits publics et des dettes publiques plus importantes qu’initialement prévues. Dans ce même ordre d’idées, elle pense qu’il faut également réadapter les grandes orientations des politiques économiques et envisager des discussions à ce sujet dans le cadre de la prochaine Présidence de l’Union européenne, car ce n’est pas chose aisée en pleine période de transition à la fois politique et institutionnelle. En tout cas, "il n’est plus possible d’ignorer l’impact et la nature de la crise".

Renforcer la solidarité européenne et accélérer l’entrée dans la zone euro de certains pays

Abordant la question de la différence entre les pays de la zone euro et les pays qui n’en font pas partie, Maria João Rodrigues pense que "nous avons besoin de renforcer la solidarité européenne en permettant une entrée accélérée dans la zone euro de certains pays, notamment pour éviter des attaques spéculatives contre leurs devises." Elle a également déclaré qu’elle n’aime pas le plan de secours qui fait que le Fonds monétaire international (FMI) soit de retour en Europe pour accorder des mesures d’aide financière à certains Etats membres, notamment à la Hongrie et à la Lettonie. Selon Maria João Rodrigues, la conditionnalité des prêts du FMI implique des coupes budgétaires aux conséquences catastrophiques et c’est par ailleurs "une humiliation pour l’Union européenne qui devrait disposer de ses propres instruments pour surmonter cette instabilité".

Maria João Rodrigues a appelé à une meilleure coordination des politiques macro-économiques et les Etats membres devraient pour ce faire dresser une liste de priorités communes. Elle considère ainsi que, de toute évidence, les Etats membres devraient tous investir dans une économie plus verte, dans les technologies de communication et d’information, dans l’éducation et la formation ainsi que dans les équipements sociaux. Il lui semble par ailleurs nécessaire qu’ils trouvent un accord sur une politique équilibrée alliant des baisses d’impôts sélectives et une augmentation des dépenses publiques, lesquelles sont les plus susceptibles de créer des emplois.

Interpellée sur l’endettement qu’impliquerait ce surcroît des dépenses publiques pour les générations futures, Maria João Rodrigues a conclu que le choix des futures générations ne se fait pas entre "plus ou moins de dettes", mais entre "une longue dépression ou une croissance durable".

Le nouvel Etat-providence d’Anton Hemerijck

Le samedi 7 mars 2009, un des grands spécialistes de l’analyse comparée des Etats-providence européens, le Anton Hemerijkprofesseur Anton Hemerijck, auteur du "Miracle hollandais" et secrétaire et directeur du Conseil pour la politique gouvernementale des Pays-Bas, prit la parole pour parler de la difficile quête d’un nouvel Etat-Providence.

Livrant d’abord quelques réflexions sur la crise financière, il montra que la Grande Dépression des années 30 avait conduit à une économie mixte insérée dans un régime  de dividendes sociaux. Avec la stagflation des années 1980, vint aussi "la régression vers le néolibéralisme du consensus de Washington". Avec la crise globale du crédit que le monde vit actuellement, il faudra s’attendre à de nouveaux changements dont la nature dépendra de la stabilité ou de l’instabilité politique. En cas d’instabilité politique, l’Europe et le monde iront vers une grande dépression. En cas de stabilité politique - le scénario sur lequel les responsables politiques devraient miser - il y aura une globalisation maîtrisée si la dépression est limitée dans le temps, mais une ère de stagflation, si la dépression devait durer.

En quoi l’Europe est-elle différente ?

Dans le contexte actuel, l’Europe est différente dans la mesure où elle a des systèmes sociaux qui misent sur une redistribution significative du produit social et que ses Etats-providence fournissent plus que de la protection sociale. Et bien que les Etats-nation soient toujours les lieux essentiels où s’opèrent les réformes, l’intégration européenne gagne en importance, d’autant plus que la reconnaissance de la protection sociale y reprend du poids.

Bien que l’Europe ait vu, après l’instabilité de la période de l’avant-guerre, une institutionnalisation de l’Etat-providence, ensuite son extension tous azimuts, puis sa réduction et sa limitation à partir des années 70, Anton Hemerijck pense que la notion de "modèle social européen" peut être très utile. Il trouve cependant que la discussion sur cette notion n’évolue pas et qu’elle est menée en termes très idéologiques. Pour avancer, elle doit reconnaître la diversité des systèmes et les nouveaux systèmes ouverts et dynamiques d’Etat-providence. Envisager la politique sociale sous l’angle de l’austérité et les changements profonds comme une possibilité lointaine n’est pas très utile selon lui. Repenser la politique sociale est plutôt un processus qui ne cesse jamais, qui s’opère par le changement des systèmes en eux-mêmes et par eux-mêmes, puisque ses acteurs apprennent en agissant.

Une conséquence de la situation actuelle est, à cause de la globalisation et de l’intégration européenne qui s’accélèrent, que les Etats-providence ne sont plus souverains, mais deviennent semi-souverains. Les réformes que cette situation implique sont le passage d’une approche keynésienne à un monétarisme modéré, des négociations salariales qui tiennent compte de la dimension compétitivité, l’émergence de la flexicurité qui donne du travail mais ne protège pas nécessairement l’emploi, la protection d’un salaire minimum, la retraite plus tard pour les salariés pour lesquels cela est physiquement possible, les filets de sécurité qui se diversifient, la défamiliarisation des salaires, la valorisation du capital humain, l’hybridation financière des retraites, etc.

Les trois familles d’Etats-providence européens

Anton Hemerijck a développé un diagramme sous forme de pentagramme qui définit les confins des différentes familles de systèmes sociaux européens – anglo-irlandaise, scandinave et continentale - autour de cinq piliers ou coins du pentagramme : la croissance et le PIB/capita, l’emploi, le revenu et la distribution, le secteur public et la flexibilité. La famille anglo-irlandaise se caractérise par l’emphase mise sur la croissance, l’emploi et la flexibilité, mais par sa faiblesse sur le revenu et le secteur public. La famille scandinave correspond au périmètre du diagramme et le système continental  est fort sur le revenu et le secteur public, mais faible sur l’emploi et la flexibilité. Ces régimes sociaux ont peu changé dans le temps, sont assez inertes, bien que, sous la surface, certains autres paramètres aient changé. Il s’agit de l’inflation, qui a touché tous ces systèmes, de la convergence des dépenses publiques, de l’augmentation du taux d’activité, du travail des femmes, sachant, selon les chiffres avancés par Anton Hemerijck, que les femmes qui travaillent ont plus d’enfants, et de la hausse des dépenses sociales. Ce qui a de nouveau peu changé, c’est l’inégalité entre les revenus. En fait, Anton Hemerijck admet ne pas encore savoir très bien où on va. "Mais pour comprendre les processus en cours, il faut travailler encore plus de manière heuristique."

Les quatre aspects de la réforme de l’Etat-providence

Le recalibrage des Etats-providence revêt selon Anton Hemerijck quatre aspects.

Le premier est  fonctionnel, qui se rapporte aux risques sociaux.

Le deuxième est l’aspect normatif qui se rapporte aux droits, aux conceptions de la famille et de l’égalité des genres, qui tourne autour du travail et des garanties qui permettent d’assurer de futurs besoins. Il verra naître de nouveaux principes.

Le troisième est l’aspect distributif, qui produira des gagnants et des perdants du nouveau système, qui définira des cycles de vie afin de garantir l’accès à des services généraux de haute qualité. Mais il verra s’opposer à lui des résistances à la réforme.

Le quatrième est l’aspect institutionnel, qui se rapporte aux règles du jeu de la gouvernance et de la répartition des responsabilités publiques et privées, qui rend les Etats capables d’agir et d’induire de nouvelles formes d’apprentissage social. Mais ce ne sera pas facile de construire de nouveaux consensus politiques, notamment autour des systèmes de pension.

Un nouvel édifice de l’Etat-providence pourra être construit autour de 10 axes : une globalisation maîtrisée (dividendes sociaux, l’Union européenne comme acteur global, passage du libre commerce au commerce équitable, etc.) un nouveau régime macroéconomique où la notion de retour ne sera pas seulement basée sur la consommation, le statut central du marché du travail, un nouveau contrat entre les genres, une stratégie d’investissement centrée sur l’enfance, l’apprentissage tout au long de la vie, la retraite plus tard, à 67 ans, et plus flexible, pour qu’il y ait plus d’équité entre le générations, l’intégration de la migration à travers la participation, le soutien au revenu minimum. Car contrairement à d’autres, Anton Hemerijck pense qu’il n’y pas de promotion sociale sans protection sociale.

Le New Deal vert d’Ian Gough

L’autre grande intervention de la journée, consacrée aux implications que le changement climatique aura pour la politique sociale, était due à Ian Gough, professeur de politique sociale à l’Université de Bath et auteur d’une théorie des besoins humains.

Le changement climatique, un "défi sans précédent"

Le changement climatique constitue pour Ian Gough un "défi sans précédent". Selon Ian Gough, entre 2030 et 2060,Ian Gough la température sur la Terre se réchauffera de 2 à 5 degrés de plus en moyenne à cause de la multiplication par deux des émissions de CO2. Ce phénomène se situe au-delà de l’expérience que l’humanité a pu recueillir jusque là et les modèles élaborés ne sont pas en mesure de donner une image de toutes les répercussions de ce phénomène sur les sociétés humaines.

D’ici 2050, l’Union européenne est censée réduire ses émissions de CO2 de plus de 60 %. Mais dans la mesure où le CO2 a besoin d’une période de 100 ans pour se dissoudre dans l’atmosphère, Ian Gough estime que cette réduction n’est pas très importante, d’un côté, parce que cette réduction n’évacue pas le problème des émissions cumulées sur cette longue période, d’autre part parce qu’un quart des émissions autorisées pour les prochains 50 ans ont déjà été émises en l’espace de 6 ans. Conséquence : même si l’on réussira à réduire rapidement les émissions de CO2, un réchauffement de 4 degrés de l’atmosphère de la Terre paraît inévitable.

Pas de politique sociale sans référence à la réduction des gaz à effet de serre

Cela conduit Ian Gough à énoncer la thèse qu’il ne sera plus possible de se référer à des politiques sociales dans les politiques gouvernementales sans se référer à la réduction des émissions de CO2. Risque social et risque systémique se rencontrent ainsi dans la rencontre économique entre le travail, la monnaie et la terre, un triangle où seule la terre n’est pas un produit de l’homme. Pour Ian Gough, c’est précisément dans cette relation triangulaire qu’il faut mettre des limites à la transformation de la terre et de ses ressources en simple matière première. "Il faut traiter ce problème de manière aussi sérieuse que l’on traite les politiques sociales", déclare-t-il à ce sujet, "car le changement climatique contient le risque de créer des faits irréversibles. Contrairement aux risques sociaux, ce risque n’est pas directement perceptible, et est même perçu comme très lointain".

Le changement climatique aura selon Ian Gough des effets sur l’habitat, le bien-être des populations et les politiques sociales. Parmi les effets directs sur le bien-être, il compte la désertification autour de la Méditerranée et parmi les effets indirects les migrations dues aux changements climatiques et les conflits d’intégration qu’elle engendrera dans les pays d’immigration. Les implications sur les politiques sociales se feront sentir à travers les difficultés dans l’approvisionnement en nourriture, l’explosion du coût des aliments et les répercussions de ces phénomènes sur la santé. Des politiques de réduction seront nécessaires qui entraîneront des hausses des prix de l’énergie, des déplacements et de l’habitat. Parallèlement, les émissions de CO2 seront rationnées.

De l’Etat-providence vers l’Etat écologique

Dans ce nouveau contexte, de nouvelles formes de protection sociale se développeront autant que les investissements dans de nouvelles formes de transport et d’habitat. Le comportement des consommateurs changera aussi. La redistribution sociale sera liée au prix des émissions de CO2, la qualité de l’habitat s’améliorera. Les comportements changeront entre autres sous l’influence de la persuasion, de l’éducation, de la régulation et de l’ingénierie environnementale. Les anciens Etats-providence évolueront vers l’Etat écologique (Eco-State en anglais), et il y aura autant d’Etats écologiques différents qu’il y a eu d’Etats-providence différents. L’Etat-providence de type social-démocrate sera capable d’assumer les conséquences du changement climatique dans le cadre d’une économie de marché conditionnelle.

La question sera de savoir si l’Union européenne sera plus performante sur les questions de changement climatique que sur les questions d’exclusion sociale ou bien, si l’Etat écologique va saper l’Etat-providence. Il y aura des dilemmes à résoudre, de préférence dans le cadre d’un New deal vert, qui privilégiera le travail au détriment de la croissance, qui découplera la production du gaspillage des matières premières, qui favorisera le bien-être et préférera le commerce équitable au libre commerce, la durabilité au court terme.