Droits fondamentaux, lutte contre la discrimination
Georges Bensoussan a parlé au CCR Neumünster de l’échec des Lumières et des génocides et de la Shoah dans l’Europe du 20e siècle
11-06-2008


Georges BensoussanTenter d’expliquer l’inexplicable, c'est-à-dire l'extermination par l'Allemagne nazie des trois quarts de Juifs d’Europe. Tel était l’objectif ambitieux de l’historien et rédacteur en chef de la "Revue d'histoire de la Shoa" Georges Bensoussan qui est intervenu le 11 juin 2008 à l’Abbaye de Neumünster. En s’appuyant sur son ouvrage, "Europe, une passion génocidaire", il a mis en lumière les origines à la fois culturelles et politiques de cette tragédie. Il a tenté de l’ancrer dans le temps tout en démontrant que la dimension raciale qui a culminé dans le génocide avait des racines profondes en Europe. La conférence était organisée par l'Institut d'Etudes Européennes et Internationales du Luxembourg et l'Institut Pierre Werner, en collaboration avec le Centre culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster et le Centre culturel de l'Ambassade de France.

"Connaître la fin n’aide pas à connaître les débuts". En se référant à ce vieux proverbe chinois, Bensoussan s’est inscrit en faux contre une histoire culturelle qui suit une causalité linéaire et où tout est prescrit d’avance. Dans sa généalogie du désastre, la Shoah émerge plutôt à partir d’un terreau qui a fait qu’à un moment donné de l’histoire, tout a basculé. Pour  Bensoussan "l’histoire culturelle est tout sauf un accident dans la marche continue du progrès. Dans son analyse, l’idéologie nazie est au contraire "l’enfant légitime de l’idéologie allemande". Que la tragédie ait éclatée en Allemagne, n’est pas un fait anodin pour l’historien qui pose dés lors, la question de la voie particulière, du "Sonderweg".

L’histoire culturelle - la démarche argumentative de Georges Bensoussan

Vu que les croyances humaines se nourrissent souvent de celles des générations qui les ont précédées, la compréhension d’un phénomène dans toute sa complexité nécessite, selon Bensoussan, que l’on remonte dans le temps. Comprendre, c’est pour l’historien, comme le disait Michel Foucault, aussi "se déprendre du connu", c’est-à-dire se débarrasser des schémas intellectuels alimentés par le religieux et la magie qui ont muté et qui continuent à nourrir notre imaginaire collectif sous une forme plus souterraine. Pour illustrer ses propos, Bensoussan a cité la figure du Juif satanique qui apparaît comme un leitmotiv dans la littérature du 14e siècle, pour réapparaître au 17e siècle sous l’habit neuf de la chasse aux sorcières. Un phénomène qui selon Bensoussan "ressemble étrangement aux persécutions des Juifs en 1930" et disparaît au 21ème siècle au profit de la croyance au complot.

La culture ne constitue pas un rempart contre le mal radical

Interroger le drame de la Shoah, c’est tirer des leçons de l’histoire. Le principal enseignement que Bensoussan tire de ces événements, c’est que la culture n’est pas nécessairement synonyme de "progrès" et de "raison". Dans son analyse, l’héritage des Lumières apparait à la fois comme un capital et un handicap."Car cet héritage nous conduit, nous, enfants des Lumières et de la raison, à sous-estimer le rôle de l’irrationnel et de la peur", a-t-il donné comme explication.

L’exemple des intellectuels qui ont joué un rôle important dans les crimes de masse et les "justes" dont la typologie révèle qu’il s’agit d’une tranche de la population qui n’était "pas spécialement éduquée", ont permis a Bensoussan de démentir l’illusion selon laquelle la culture constituerait un rempart contre le mal radical. "La culture n’a joué aucun rôle dans la prévention de la barbarie et peut parfois être son auxiliaire", a-t-il résumé avant de trancher que "c’était une erreur des Lumières de penser que la culture amènerait l’humanité comme un enfant à l’âge d’or".

La Shoah ne surgit pas brutalement en 1930

La Shoah ne surgit pas brutalement en 1930. Pour l’historien Bensoussan, il y a des antécédents qui ne se nourrissent pas seulement des tourments de la deuxième partie du 20e  siècle, mais puisent dans des sources beaucoup plus lointaines. Les statuts de la purié du sang, "limpieza de sangre", du 15e siècle espagnol ou les écrits virulents de Luther en 1543, sources qui ont alimenté l’imaginaire anti-juif, constituent selon lui des sources qui ont pavé progressivement le chemin de ce qui allait être un meurtre de masse.

L’influence des courants contre-révolutionnaires et anti-lumière a également été invoquée par Bensoussan. Ce courant intellectuel, qui récusait la raison, la démocratie et le suffrage universel triomphait vers 1930 et a en quelque sorte préfiguré au cauchemar politique. "En occultant ce courant, l’Europe a vu le IIIe Reich comme une sorte de dérapage qui a été perpétré par des psychopathes, des fous", a jugé l’historien.

Autre piste de réflexion qui fut relevée par Bensoussan : le rôle joué par les Eglises. Il a montré comment l’antisémitisme, devenu une normalité en Allemagne, a été préparé et anticipé par les Eglises. Il a rappelé que les responsables nazis, malgré leur rupture avec l’Eglise, ont été baignés dans la culture du catéchisme, marquée par un fort antijudaïsme à partir de 1903.

Georges BensoussanEn constatant que "l’Allemagne est le seul pays de l’Europe à avoir franchi le pas et à avoir tué des malades mentaux", Bensoussan a établi une corrélation entre le génocide de l’automne 1941 et le programme " T4 " nazi de mise à mort des malades mentaux à la fin des années 30. "Est-ce qu’on peut comprendre ces événements sans les mettre en relation avec les discours scientifiques sur "des vies sans vie" qui circulent en Allemagne dès les années 1919", s’est interrogé Bensoussan en montrant que la légitimation de massacres perpétrés par la communauté scientifique existe en Allemagne avant l’arrivée au pouvoir des nazis.

Etudier la IIe Guerre mondiale, implique aussi de mettre la lumière sur d’autres guerres qui ont ravagé l’Europe occidentale. Celle par exemple des Balkans de 1913-1914. Une guerre d’extermination qui, selon l’historien, a ouvert le chemin vers "l’hyper-violence". Il a attribué un rôle semblable à la grande Guerre de 14-18, en estimant qu’elle a contribué "à élever le niveau d’accoutumance à la violence".

Pour Bensoussan, il y a des antécédents qui se nourrissent surtout des tourments du dernier siècle. Au 20e siècle, le terreau est alimenté par des thèmes tels que l’exaltation de la violence, l’idée de la guerre comme rédemption pour l’humanité et l’exaltation de la logique colonialiste. C’est également l’époque d’une création intellectuelle foisonnante marquée par des auteurs tels que Karl Marx, Ernest Renan et Charles Darwin. Une époque, qui est selon Bensoussan marquée par une population majoritairement jeune qui s’empare du pouvoir (50 % ont moins de 30 ans) et la désacralisation de la personne sous l’effet du scientisme.

L’invasion du politique par le biologique, est un élément qui peut être invoqué selon Bensoussan pour mieux comprendre la sélection qui a été opérée par les médecins allemands. Dans ce courant de pensée, le sujet pensant disparait au profit du corps. La preuve pour Bensoussan, que la logique médicale domine l’Europe bien en amont du nazisme.

La Shoah selon Georges Bensoussan

In fine, quand on parle d’Europe génocidaire, la Shoah pour Bensoussan n’est ni une régression de la civilisation, ni un saut dans la barbarie. Elle illustre avant tout la défaite du courant philosophique des Lumières et donne paradoxalement l’image d’un progrès et "d’une modernité réactionnaire" sur lesquels il faut s’interroger.